La tech for good en plein boom en France

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Dans l’antre de Station F, le plus grand incubateur de start-up au monde implanté au cœur de Paris, le sigle Share it s’affiche en grand sur les vitres de l’une des mezzanines, face aux logos de Thales et Ubisoft. Derrière leurs écrans, des développeurs et des chefs de projet détachés par les cabinets Accenture et Wavestone travaillent à des projets technologiques singuliers. Application mobile destinée à faciliter l’activité de traiteur de femmes réfugiées et migrantes, extension de navigateur pour traduire tout mot en langue des signes via une vidéo, coffre-fort numérique pour conserver les preuves de violence conjugale : toutes ces initiatives répondent à des problématiques sociales et environnementales.

"Nous codons gratuitement des solutions digitales complexes pour des entrepreneurs sociaux et des associations grâce à des experts détachés à temps plein entre six mois et trois ans par nos partenaires", explique Marie Bellocq, responsable projet à Share it. Du pur tech for good.

Le terme, popularisé avec le sommet éponyme organisé par Emmanuel Macron, a une définition précise : utiliser les nouvelles technologies pour répondre aux 17 objectifs de développement durable définis par l’Organisation des Nations unies. À ne pas confondre avec un numérique responsable, aux externalités négatives réduites. Ici, la tech est un outil de lutte contre les inégalités et le réchauffement climatique et un démultiplicateur d’impact.

"Viande végétale, stockage énergétique, intelligence artificielle pour optimiser la mobilité urbaine, matériaux biofabriqués ou dérivés de carbone capturé : beaucoup d’entrepreneurs de la tech apportent des solutions nouvelles face aux défis planétaires et climatiques", observe Benjamin Tincq, le cofondateur de Good Tech Lab, et auteur du rapport intitulé "Aux frontières de l’impact tech", sorti en France le 16 septembre. L’étude rappelle les opportunités économiques à saisir : les solutions aux objectifs de développement durable représentent un marché annuel de 11 000 milliards d’euros et 380 millions d’emplois créés d’ici à 2030, selon la Commission entreprise et développement durable créée à Davos pour porter les travaux de l’ONU. "Les entreprises qui font partie de la solution capteront les marchés du futur, prédit Benjamin Tincq. Elles attireront aussi les meilleurs talents, investisseurs et clients."*

Davantage de fonds d’investissement à impact

Une poignée il y a dix ans, les start-up tech for good sont aujourd’hui plus de 500 en France, selon le réseau France Eco-Social Tech (Fest), lancé il y a un an pour fédérer le mouvement. Des success stories émergent. Yuka, application qui scanne les produits alimentaires et cosmétiques pour donner leur impact sur la santé, a poussé Intermarché à modifier 900 de ses recettes. Les technologies de rupture, dites deeptech, nourrissent aussi le mouvement. Avec des start-up comme Carbios, qui développe des plastiques recyclables à l’infini, et Pili avec ses colorants biosourcés pour le textile. "Aujourd’hui, notre incubateur de start-up à impact reçoit des centaines de candidatures, ce n’était pas le cas il y a quelques années", décrypte Basile Michardière, le codirecteur de l’incubateur de MakeSense. En 2018, ce réseau d’entrepreneurs a coorganisé un tour de France de la tech for good. De Saclay à Toulouse, Lyon, Nantes et Nice, il a rencontré 1 680 personnes et 161 structures d’intérêt général.

Des lieux dédiés s’ouvrent, comme l’accélérateur Cleantech booster à Aramon (Gard) ou l’incubateur dédié à la ruralité lancé par Inco à Saint-Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne). À Nantes (Loire-Atlantique), la mission French tech planche sur un programme tech for good. Et la finance se met au diapason. Plus de vingt fonds de capital investissement sont positionnés sur le segment de l’impact, selon le pionnier Investir & +. Ils aident les start-up à définir un plan d’affaire financier et un plan d’impact. La rémunération des dirigeants comme des investisseurs se fait selon les objectifs atteints dans les deux catégories. "Être accompagné par des structures dédiées à l’impact a été important pour nous, surtout au début, souligne Camille Colbus, la directrice générale adjointe de Too Good To Go. Elles partagent nos valeurs, nos priorités et nous montrent que rentabilité, croissance et impact peuvent fonctionner ensemble." Pour cette application de lutte contre le gaspillage alimentaire, qui connecte commerçants avec des invendus et clients prêts à les récupérer à petit prix, l’impact créé le business : Too Good To Go se rémunère en prenant une commission sur les paniers vendus. "Y compris en interne, nous ne parlons pas de chiffre d’affaires, mais du nombre de repas sauvés et de commerces qui rejoignent notre réseau", pointe Camille Colbus. Lancée dans 14 pays, l’application revendique avoir sauvé 10 millions de repas rien qu’en France, où elle est rentable et emploie 65 salariés.

Mais les fonds à impact peuvent également montrer leur limite pour passer à l’échelle supérieure, selon l’expérience de Phenix. "Après trois levées de fonds en amorçage, j’ai voulu lever plus de 10 millions d’euros pour accélérer notre développement, explique Jean Moreau, le directeur de cette plate-forme de redistribution d’invendus, qui compte 150 salariés. Malheureusement, les fonds à impact n’étaient pas enclins à investir de tels montants. Pour eux, nous étions trop gros, trop chers et trop ambitieux."

Être une licorne et faire de la tech for good est-il envisageable ? Pour beaucoup, la question n’est pas là. "Les licornes sont valorisées par rapport à leurs levées de fonds, pas pour leur impact, fait valoir Eva Sadoun, la coprésidente de Fest et fondatrice de la start-up de financement solidaire Lita. Gérer son impact, avoir une gouvernance partagée, ne pas créer d’emplois précaires ou stupides me paraît plus important que l’hypercroissance, qui a souvent un coût humain ou environnemental."

Phenix a mis en place des collectes quotidiennes de denrées alimentaires dans les grandes et moyennes surfaces, qui sont redistribuées aux associations (photo C. Simonato - DR)

L’ambition de transformer des marchés

La mesure de l’impact est un point clé pour éviter la récupération du terme tech for good par des acteurs n’ayant qu’une couche de vernis vert ou social sur une activité purement profitable. "Pour une start-up, la mesure d’impact est complexe : les analyses environnementales sont coûteuses, et les méthodes issues de l’économie sociale et solidaire ne sont pas facilement transposables au monde de la tech", observe Benjamin Tincq, qui plaide pour une gestion d’impact itérative et intégrée dans l’activité.

Pressentie comme future licorne avec sa croissance à trois chiffres, la place de marché pour produits électroniques reconditionnés Back Market clarifie sa démarche pour ne pas être taxée d’Uber du marché du smartphone. "Nous n’avons pas une logique de prédation ni de prix les plus bas, argue Vianney Vaute, son cofondateur. Nous sélectionnons nos reconditionneurs et nous les aidons à monter en gamme, car notre ambition est de créer une vraie filière alternative à celle du neuf." Il met en avant l’empreinte écologique d’un smartphone reconditionné : 40 kg de matières premières économisées et une empreinte carbone réduite de 40 % par rapport à un neuf.

Modèle alternatif, la tech for good veut transformer les marchés qu’elle aborde. Too Good To Go travaille avec la grande distribution pour changer ses pratiques, Lita avec des business angel pour qu’ils intègrent l’impact dans leurs investissements. Le réseau Fest démarre des actions de plaidoyer auprès des institutions publiques. "Nous aimerions que l’impact fasse partie des critères d’évaluation de Bpifrance et des conditions d’attribution de dispositifs fiscaux que sont le crédit impôt recherche et le régime jeune entreprise innovante", plaide Eva Sadoun. Un moyen de capter de nouveaux financements et de faire de l’impact un critère d’évaluation et de valorisation reconnu par tous.

Des technos pour 17 objectifs

La feuille de route de la tech for good est tracée selon les 17 objectifs de développement durable (ODD) définis en 2015 par les Nations unies pour l’horizon 2030. Ces objectifs se décomposent en 69 cibles et 244 indicateurs. Fin de la pauvreté, zéro faim, bonne santé et bien-être, éducation de qualité pour tous, égalité entre les sexes, énergie propre à un prix abordable, réduction des inégalités, lutte contre le changement climatique font partie de ces objectifs. Plusieurs technologies permettent d’y répondre. Face à l’objectif de "consommation et production responsables", on trouve par exemple les solutions numériques pour réduire le gaspillage alimentaire, comme les plates-formes de redistribution des invendus alimentaires et l’intelligence artificielle pour l’optimisation des achats et la tarification dynamique. On peut également s’appuyer sur les matériaux durables, qui peuvent être biosourcés ou produits à partir de gaz à effet de serre capturés et de déchets recyclés, la blockchain certifiant les produits éthiques, et les fintechs qui promeuvent la finance éthique et à impact.

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